Film que je qualifierais de "à ambiance", parce qu'il ne s'y passe pas grand chose, au niveau rebondissements etc... Histoire assez linéaire, mais alors, quelle classe mes amis.
Voilà un film qui a de la gueule.
L'histoire est toute simple : 5 pros sont engagés pour protéger Mr Lung, grand boss de la pègre, que quelqu'un veut assassiner.
Ils sont chargés aussi de retrouver celui qui veut la peau du patron.
Voilà le pitch. C'est tout, pas un mot de plus.
Mais il n'est nul besoin de faire des films de trois plombes avec un scénar prise de tête pour faire du grand cinéma, Johnny To le démontre magistralement dans The mission.
Film à ambiance donc, celle-ci est plantée dès le générique de début, par une musique étonnante.
Quand j'ai entendu les premières notes, je me suis dit : s'il nous passe ça tout le film, je vais avoir mal aux oreilles.
Et pourtant, il l'a passée tout le film (avec pas mal d'autres musiques dans les mêmes tonalités, sonorités très électroniques, limite techno parfois), et j'ai eu tout sauf mal aux oreilles.
Adéquation impeccable musique / image.
Premier point.
Deuxième point, encore sur l'ambiance.
Johnnie To filme des types à la fois caricaturaux et totalement "natures". On est avec eux, on les suit, on les voit évoluer, répondre au téléphone (je me demande combien il y a de sonneries de téléphone dans ce film... un bon paquet), dégainer leurs flingues, conduire la bagnole du patron etc....
Tout ça avec classe et naturel.
C'est accentué justement par ce côté assez "quotidien" de la façon de filmer. Les coups de téléphone en sont une manifestation assez évidente pour moi. Les portables sonnent dans ce film, à peu près aussi souvent que dans la vraie vie. Et comme dans la vraie vie, aux moments les plus inadéquats.
Pour ce qui concerne la façon de filmer maintenant, je l'ai trouvée excellente. Il y a un bon paquet de scènes fabuleuses dans ce film, particulièrement les scènes de flinguades.
Et ces scènes de gros plans sur les flingues, encore fumants après avoir tiré, ou en train d'être démontés et remontés... mamma mia ! Elles ont de la gueule ces images.
Depuis John Woo, j'avais pas vu quelque chose qui ait autant de gueule.
C'est ostentatoire mais sans l'être. Difficile à expliquer. Ca se montre et en même temps c'est intégré au reste, avec un naturel parfait.
On pourrait se dire en lisant le pitch, voilà un énième film de gun fight asiatique, rien de neuf sous le soleil.
Mais dans The mission, Johnny To semble avoir puisé dans le meilleur de John Woo et Tsui Hark réunis, avec une touche personnelle supplémentaire qui donne toute sa puissance au film.
EXCELLENT FILM. Qu'on se le dise.
Etude des personnages
(attention ce qui suit révèle tout ou partie de l'histoire...)
Dans les films de gangsters, assez souvent les personnages ne sont pas très intéressants "en tant que tels", ils le sont uniquement par rapport à leur rôle de gangster.
Là, tous les personnages sont excellents, très bien construits et bien interprétés. Il se dégage quelque chose de chacun des persos, même ceux qui apparaissent très peu.
Ca semble révéler un boulot monstrueux sur la mise en scène et la direction d'acteurs.
- Lung, le boss : celui qui est menacé de mort au début du film.
Ce personnage est très curieux. Il est tellement calme et tranquille par moments qu'on dirait un moine bouddhiste. Et à d'autres moments tellement craintif qu'on dirait un petit commerçant menacé par la Mafia.
C'est d'autant plus curieux que là, en l'occurrence, la "Mafia", c'est lui.
Il m'a fallu un bon moment dans le film pour arriver à me faire à l'idée que ce mec était un grand boss des triades.
Une scène tout à fait géniale, celle où il propose du café à ses gardes du corps dans la cuisine, alors qu'eux sont totalement embarrassés parce que la veille le boss a failli se faire tuer malgré leur présence.
Dans cette scène, c'est le moine bouddhiste qui parle, disant grosso modo qu'un homme dans cette position doit être préparé à "tout ça" : les tentatives d'assassinat, le hasard / le manque de chance etc...
Franck (Lung) : le frère du boss.
C'est manifestement lui qui gère l'aspect pratique des choses, c'est un homme d'action. Lui ressemble plus au gangster tel qu'on le connaît : se la pète un peu, intransigeant vis à vis de l'erreur. Ce personnage a quelque chose de menaçant, là où le boss au contraire a un côté très humain et rassurant.
L'oncle : un des personnages que j'ai préféré. On ne le voit pas beaucoup, trois apparitions dans le film, mais chacune de ses interventions est très marquante. Il se présente un peu comme un "jalon" dans le film, apparaissant à des moments-clés, d'ailleurs au niveau timing, je pense qu'il apparait au début, au milieu, et à la fin.
Gros bonhomme assez répugnant, il a un air de gros crapaud sournois, et pourtant quelque chose de très humain. Ce personnage m'a émue.
La scène où il apparait au début est magnifique, bien que toute simple. Quand Franck arrive il lui dit en substance "j'ai eu tellement la trouille que j'ai failli pisser dans mon froc", puis il s'en va se reposer sur les conseils de Franck.
Sa deuxième intervention, au milieu, est comme une charnière dans le film : on comprend par sa bouche que Lung n'est peut-être plus tellement soutenu même par ses proches, cette scène est ambigue, elle montre un reste de complicité et en même temps une possibilité de trahison.
La scène de fin également est excellente, la confrontation entre ce gros bonhomme qui bouffe ses nouilles et Franck qui vient lui dire que c'est fini, il a "perdu".
Aparté : les scènes où l'on voit des mecs mourir dans The mission sont toutes des petits bijoux, To "prend le temps" de la mort des personnages. Il les filme sans bacler, sans s'en aller trop vite.
Les gardes du corps :
Tous ces personnages sont montrés au début du film, comme si le réalisateur faisait les présentations avant de les rassembler pour la "mission".
On les voit évoluer chacun dans leur milieu, on se familiarise avec eux.
James : le gros au visage fermé qui bouffe des cacahouètes en permanence. Son passage est signé par les coquilles de cahouètes qu'il a semées derrière lui.
Personnage assez impressionnant, par ce côté très fermé et silencieux.
Voir la scène où Shin essaye d'engager la conversation avec lui, mais n'obtient aucune réponse à ses questions.
Roy : "petit" gangster qui dirige une rue, le genre dur mais cool. Assez juste.
Il se fait respecter mais ne tombe pas dans l'exagération psychopathe pour montrer que c'est lui le chef.
En même temps, c'est un personnage qui dégage un sentiment de fragilité, c'est celui qui au début semble avoir le plus de difficultés à s'intégrer dans le groupe de gardes du corps. Il est préoccupé par ce qui se passe sur son territoire en son absence, et il semble souvent ne pas avoir confiance en lui.
Plusieurs scènes le montrent transpirant, le regard hésitant voire affolé. C'est comme si à chaque situation critique, il craignait de s'en prendre une et en même temps de ne pas faire son boulot correctement.
Il semble être en permanence tiraillé entre une perspective "humaine" des choses, et une perspective "gangster".
Shin : le petit jeune de la bande, beau gosse, ouvert, souriant. Voir la scène où il se présente aux autres quand ils sont invités par le boss la première fois.
Il cherche manifestement un contact, ne rentre pas dans le moule gangster hautain et silencieux.
C'est lui aussi qui provoquera le clash dans le groupe, par ses frasques avec Madame Lung, lui qui mettra en danger tout le monde du fait de sa jeunesse et son insouciance. Mais c'est lui aussi qui, de ce même fait, soudera définitivement le groupe.
Mike : cheveux blonds, visage à mi-chemin entre jeunot et gangster chevronné.
Il ressemble pas mal à Shin sur plusieurs points, mais il a un côté plus réfléchi et plus expérimenté.
Personnage central dans le groupe, il fait le lien entre les deux sous groupes Shin-Roy, James-Curtis.
Des 5 gardes du corps, c'est lui qui est peut-être le plus téméraire, il monte au créneau facilement, s'expose à des risques. Il semble avoir aussi une passion et une connaissance des flingues supérieure à celle des autres (hormis peut-être James qui est le spécialiste et le pourvoyeur). Voir la scène où il écoute cliquer son flingue à vide, et demande à James de le lui rerégler (resserrer la détente ou je sais pas quoi).
Là où Roy tire presque "maladivement", comme dans un geste de désespoir, Mike tire avec le visage assuré, le bras ferme, il fait corps avec son flingue, totalement.
Curtis : celui qui est entouré d'un mythe à la manière des gangsters. Il était surnommé "le diable", il est totalement fiable pour ses employeurs, applique les ordres. C'est lui l'interlocuteur entre Franck et les autres gardes du corps. C'est lui d'une certaine façon le responsable de l'opération.
C'est à lui que Franck demande des comptes quand il apprend que Shin a eu une aventure avec la femme du patron.
De ce fait, Curtis est dans une position ambigue.
Il agit pour ses hommes (voir la scène où il tue Le Rat, le concurrent de Roy, pour tranquilliser celui-ci et lui enlever une préoccupation).
Mais il agit aussi pour le boss. Il "fait son boulot", plusieurs fois des mots similaires reviennent dns sa bouche.
C'est le plus dur des 5, celui qui est le plus imprégné de la "mentalité gangster".
Pour autant, ça ne l'empêchera pas à la fin de faire primer l'amitié du groupe sur le boulot qu'on lui a commandé, en sauvant juste les apparences.
Dernier personnage, très peu vu, mais pas des moindres : Madame Lung. La femme du patron.
Pour ainsi dire la seule femme du récit.
Personnage curieux, elle apparait au début comme très extérieure à tout ça, très "digne", femme de la haute, et femme à l'aspect extérieur irréprochable. Très énigmatique.
Et puis on apprend qu'elle a eu une aventure avec Shin, et plus ou moins dragué les autres. Ca vient compléter et en même temps infirmer la descrïption précédente.
Parce que Madame Lung n'est "que" le personnage féminin dans un monde masculin. Pendant un bon moment du film, on ne se pose même pas la question. Aussi bien elle pourrait ne pas apparaître. Une histoire de gangsters, une histoire d'hommes.
C'est rétrospectivement que sa présence prend tout son sens. Il y avait une femme parce que dans cette histoire d'hommes, il y a aussi un facteur féminin, et c'est celui qui provoquera à la fois la cassure et la cohésion finales.
Ce qui est tout à fait étonnant aussi est que cette petite histoire de "mari trompé" révèle à la fin, alors qu'on a l'impression que c'est déja terminé, une autre facette du patron gentil et rassurant.
Difficile de connaître les sentiments de Lung là-dessus, parce qu'à partir du moment où le commanditaire de l'assasinat est rayé de la carte, on ne voit plus Lung. On ne voit plus que Franck.
Celui-ci pourrait à la rigueur faire descendre Shin sans l'accord du patron, mais faire descendre sa femme dans le même temps, ça parait impossible sans que Lung soit au courant et d'accord.
Revirement de situation donc, et perspective beaucoup plus complexe du personnage du boss.
La synergie du groupe de gardes du corps :
Au départ, les cinq hommes sont présentés comme des "entités" bien séparées. Chacun son "territoire", ses compétences, sa personnalité.
Lors de la première rencontre entre eux 5, à l'exception de quelques signes de tête ponctuels, il n'y a aucune communication entre eux.
Ils sont rassemblés par le boss, pour le boss, autour du boss. Lung est leur point de jonction, et à la limite Curtis, qui fait l'intermédiaire.
Entre eux, peu de contacts, sauf peut-être Roy et Shin qui bossaient ensemble.
Ceci crée un sentiment bizarre vis à vis du groupe au début de la mission, sentiment qui semble partagé par les perspnnages : difficulté de chacun à trouver sa place dans l'ensemble et du coup difficulté du groupe d'être véritablement efficient.
Preuve : la deuxième attaque contre Lung, alors pourtant que ses 5 gardes du corps sont présents.
Ils n'ont pas trouvé encore leur unité, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
Témoin le moment où Roy part à la poursuite du tireur, et où les autres s'en vont sans l'attendre.
Cette scène est "clé" dans le film et dans la formation du groupe. A son retour (dans un taxi miteux envoyé par Curtis), Roy règle ses comptes avec Curtis, à coups de poings.
Les autres s'en mêlent, mais l'incident ne déborde pas plus que ça.
Peu de temps après, Curtis va régler son compte au concurrent de Roy. Ainsi le groupe se forme, chacun des hommes y prend enfin sa place et les déplacements en compagnie du patron deviennent beaucoup plus fluides.
Les gardes du corps deviennent capables d'anticiper les risques et de réagir efficacement. Dans ces manoeuvres, chacun prend le rôle qui lui sied le mieux. Chacun fait confiance aux autres pour compléter le "filet" qui protège le patron.
Voir dans cet ordre d'idées la scène de fusillade où ils attrapent enfin un des tireurs. Le type continue de tirer avec deux flingues pointés sur lui, dans son dos. Tant qu'il ne les voit pas, il tire. Et il tire sur les 3 autres restés dehors. Mais les deux hommes qui tiennent en joue le tireur ne se préoccupent pas de l'empêcher de tirer, comme s'ils faisaient implicitement confiance à leurs compagnons pour éviter les balles, se démmerder tout seuls.
Ainsi dans ce groupe, chaque homme occupe la meilleure place en regard de l'ensemble et de chacun des autres, pris individuellement.
Ceci est constaté explicitement par l'un des hommes alors qu'ils sont en train de fumer et boire un coup au bord de la piscine : "Notre groupe fonctionne bien".
La synergie commune est si forte qu'elle amène Curtis, le plus gangster chevronné des 5, à tricher avec le code gangster "je fais mon boulot, point barre". Il doit tuer Shin, pourtant il sortira de cette obligation et de ce rôle, en jouant sur les apparences. C'est assez magistral comme démonstration, et ça vient casser pas mal de représentations du gangstérisme, vu souvent comme "au-dessus" des préoccupations humains.
Dans Les affranchis, De Niro n'hésiterait pas à faire descendre son vieux pote de toujours (Ray Liotta), effaçant ainsi tout leur passé commun.
Commentaires